L'immobilisme

J’ai constaté quelque chose chez les débutants, qui à mon sens nuit gravement aux impros : l’immobilisme.

Souvent, des débutants commencent leur scène dans un lieu, dans une situation, et à la fin de leur scène, qu’elle dure 3, 5 ,10 minutes, ils résolvent leur situation, et c’est la fin. Si par malheur ils ont commencé sur un “bonjour, je vends des radiateurs”, le public est bon pour un long moment de “nan, je vous le prend à 5€”, “Non, 10 !” […] “Quoi ? Mais y’a pas de robinet dessus ? Faîtes moi une réduction !” “Ah, je ne peux pas, c’est de série” […] “J’ai d’autres clients qui attendent vous savez” “Bon, ok, je vous le prend à 10€”…

J’en discutais avec Haroun qui me disait que c’était le syndrome de “jusqu’ici tout va bien, alors surtout, SURTOUT, on ne bouge pas…”.

Je pense que l’impro doit être une perpétuelle chute en avant ! Si à un moment, vous reposez vos pied sur le sol et que vous savez ce qui va se passer ensuite, c’est que vous n’êtes plus en train d’improviser, mais en train de délayer, de stagner dans une situation, mais l’histoire n’avance plus. Il faut alors accepter de se jeter dans l’inconnu : sortir par une porte sans savoir ce qu’il y a de l’autre côté, prendre un bus qui va on ne sait où, ouvrir une boîte sans avoir réfléchis à son contenu à l’avance… Et ça devient très vite un plaisir, surtout lorsqu’on est en confiance avec les autres, comme le faisait très justement remarquer Karim. Effectivement, lorsque vous tentez de lancer quelqu’un pour qu’il avance : “Sors ! Pars à l’aventure, je te suis !”, les débutants souvent refusent, trouvent des prétextes pour réster où ils sont plutôt que de se lancer, et c’est aussi parce qu’ils ne vous font pas confiance, pas plus qu’au reste de l’équipe pour venir créer des rencontres intéressantes !

Car une fois ce défaut identifié, comment travailler pour l’éliminer ? Karim suggérait de son côté de faire des exercices de confiance, qui sont sans doute un pré-requis, mais peut-être pas suffisant… Haroun proposait un exercice par l’absurde en poussant le défaut pour faire constater aux joueurs qu’une histoire ne fonctionne pas si on reste au même endroit, bloqués sur le point de départ.

J’ajouterai qu’il y a l’exercice “Aujourd’hui, c’est mardi” qui peut également permettre de faire travailler le réflexe d’envisager les ramifications que peut avoir une situation donnée.

Pour ceux que ça intéresse, “aujourd’hui c’est mardi” consiste à demander à un joueur de commencer un long monologue par “Aujourd’hui c’est mardi…” et de le continuer en tirant les conclusions plus ou moins absurdes, afin de partir d’un truc tout bête pour arriver à un enjeu immense.

“Aujourd’hui c’est mardi, et si c’est mardi, ça veut dire que je dois aller à la piscine, et si je dois aller à la piscine, ça veut dire que je dois prendre un maillot de bain, et si je dois prendre un maillot de bain, ça veut dire que je l’ai sans doute oublié, et si je l’ai oublié, ça veut dire que je vais devoir aller à la piscine tout nu, et si je suis tout nu, ça veut dire que tout le monde va se moquer de moi, et si tout le monde se moque de moi, ça veut dire que j’aurais la honte de ma vie, et si j’ai la honte de ma vie, ça veut dire que je ne pourrais plus jamais sortir de chez moi, et si je ne sors plus jamais de chez moi, ça veut dire que je ne pourrais plus aller faire les courses, et si je ne peux plus faire les courses, ça veut dire que j’aurais plus rien à manger, et si je n’ai plus rien à manger, ça veut dire que je vais mourir de faim, et si je meurs de faim, ça va me forcer à sortir, et si je suis forcé à sortir, ça veut dire que je tuerai tous les gens qui me verront…”

etc., avec une montée en intensité, en énergie, et en rapidité dans le débit. La phrase de reprise est très importante (et si… ça veut dire que …), car elle laisse le temps de la réflexion !

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0 comments


  1. Ian

    Salut,

    Bravo pour le blog, les réflexions et la troupe. Je vous ai découvert hier et je suis vraiment enthousiasmé!

    Je pense que le “C’est Mardi” est un exercice très utile: tu sors une banalité, tu y réagis fortement et ensuite tu justifies. C’est en effet un super moyen de s’entrainer à prendre un risque et à justifier ENSUITE (et non AU PREALABLE comme le font les débutants).

    Mais ta dernière phrase me semble incohérente. Il ne faut surtout pas se laisser le temps de réfléchir! Fais confiance à ton cerveau, il trouveras bien une solution et la pression lui fera probablement sortir les choses les plus évidentes, et donc les meilleures.

    Une technique que j’adore quand je me rends compte que je suis dans une scène où je ne prends pas de risque, c’est de faire une OFFRE EN AVEUGLE. Sors quelque chose de ta poche sans savoir ce que c’est. Puis nomme le. Et justifie.

    Tu peux le faire à ton partenaire: “Tenez, Michael, j’ai écris cette lettre pour vous, pouvez vous la lire à haute voix?” mais il faut éviter de le mettre trop en difficulté, sauf si vous vous sentez bien en confiance.

    Ou tu peux le faire à toi-même:

    “Je comprends bien, M. le Directeur, que l’entreprise est en difficulté et que nous devons tous faire des sacrifices, mais regardez ceci…”

    *sortir quelque choses de sa poche SANS PRÉVOIR CE QUE C’EST et regarder la forme que prend ta main*

    “…une boite de haricots verts.”

    *maintenant tu dois justifier, yes!*

    “C’est tout ce qui me reste à manger avant la fin du mois!”

    *se met à pleurer* etc…

    En tout cas, bravo pour la création de votre troupe et pour les réflexions!

    A plus,

    Ian

  2. Tu as raison, mais c’est aussi parce que tu joues avec Tim, un des rare homme à pouvoir faire une phrase cohérence et syntaxiquement correcte avec un débit de 200 mots à la minute…

    La phrase de transition permets malgré tout de marquer un rythme et de ne pas être obligé d’agglutiner trop d’un coup. Mais je te rejoins sur l’absence de réflexion.

    Nous avons tenté deux trois fois la justification à postériori en exercice (donné par Nabla), où tu sors pleins d’objets, et tu laisses les autres trancher. Je trouve ça hyper riche car effectivement, ça apporte énormément de créativité aux scènes et d’explosions ! Mais quand on en accumule trop et qu’on ne peut plus les trancher, on finit vite dans la gadoue !

    Merci en tout cas de faire marcher le schmilblick, et pour tes encouragements ! On essaiera de continuer à pousser la réflexion !

  3. Drébon

    Une petite remarque sur le début de l’article qui se focalise sur le mouvement littéral :

    Je ne pense pas que l’unité de lieu nuise à l’impro, je pense même que le fait qu’une impro où l’on force les débutants à changer de lieu permettent de les débloquer, n’est qu’un effet de bord qui permet de masquer des lacunes dans le mouvement.

    En effet, si l’on passe son temps à bouger dans une impro, surtout avec des débutants, chaque décor aura tendance à être relativement pauvre, ce qui ne choquera pas, car les personnages n’y seront que de passage.

    À mon avis, plutôt que de littéralement fuir en avant, travailler le décor, apporter des éléments tout en gardant la cohérence du lieu (i.e. ne pas créer une chose qui, de par ce qui a déjà été joué ne peut exister là — ce qui ne veut pas dire ne pas rajouter des choses incongrues –).

    Le changement de lieu n’est qu’une astuce pour ne pas s’enliser dans une action unique et stérile (type enjeu marchand). Cependant, une scène en huis clos dans un espace ultra réduit peut-être beaucoup plus riche et réussie qu’une scène où l’on ne fait que changer de lieu…

    Bref, le changement de lieu pour moi est une astuce aussi riche que de se mettre à creuser, c’est robuste, mais au final ça manque (souvent) de richesse. On peut très bien créer le mouvement dans un cube de 2m³

  4. C’est très vrai en spectacle, lorsque quelqu’un commence une scène seul et prend le temps de la poser. Alors on peut créer un univers dans cette unité de lieu (d’ailleurs, on avait même parlé de faire tout un format sur l’unité de lieu).

    En match, toutefois, il est souvent assez rare que la situation initiale de rencontre entre deux personnages s’accrochant à leurs caucus se produise dans un lieu favorable à l’intrigue. Dans le schéma classique du débutant, il faut trouver un problème commun qui ne trouvera que rarement sa résolution dans le lieu initial !

  5. Drébon

    Pour chipoter (car j’aime ça), je dirai que c’est plus simple de faire une pareille scène en spectacle, mais que le changement de lieu reste (souvent) un artifice (qui a son utilité) pour masquer des manquements. Et le problème du débutant, c’est qu’au lieu de faire pour résoudre, il va parlementer :

    1) souvent pour lui l’enjeu est de nature conflictuel
    2) comme il a intégré qu’on ne tue pas (trop) sur scène, il va utiliser la méthode douce
    3) il a neuf chances sur dix de se retrouver à faire marchand de tapis qui blablate.

    Alors que pour reprendre l’exemple de Ian, il suffit de sortir une boîte de haricots de sa poche pour permettre une éventuelle résolution (ou découverte) de l’enjeu.

  6. Ian

    “Le changement de lieu n’est qu’une astuce pour ne pas s’enliser dans une action unique et stérile (type enjeu marchand). Cependant, une scène en huis clos dans un espace ultra réduit peut-être beaucoup plus riche et réussie qu’une scène où l’on ne fait que changer de lieu…”

    Oh mon Dieu, mais j’abonde tellement dans ce sens! Je milite pour l’unité de lieu, même dans le long-form. C’était encore plus flagrant pour moi après avoir joué une pièce de théâtre récemment. L’unité de lieu, qui est une des caractéristiques canoniques du théâtre avec l’unité de temps et d’action, est justifiée et apporte beaucoup aux acteurs et au public.

    « Qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli
    Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli ».
    L’Art poétique, de Nicolas Boileau
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9%C3%A2tre_(genre_litt%C3%A9raire)

    Mon intuition, c’est que la génération d’improvisateurs actuelle est une “génération TV” et n’a pas de formation théâtrale (et je m’inclus là dedans). Or la TV peut se permettre des choses que le théatre ne peut pas et encore moins l’impro avec ses décors mimés.

    D’ailleurs, de plus en plus de troupes aux US construisent des décors pour leurs spectacles d’impro et Keith Johnstone au Canada a introduit le rôle de “snogger” ou “scenographer” je crois, c’est à dire l’improvisateur dédié au décor qui doit amener les éléments sur scène (props) en fonction de la scène.

  7. Ui, on a un projet de monter un spectacle sur les unités.

    Ca reste encore à germer, mais l’idée était de prendre chaque unité, et d’étirer toutes les autres.

    Unité de lieu, on prend un lieu, et on joue des scènes dedans sur une échelle de temps immense (comment le lieu a été construit, qu’est-ce qu’il s’y est passé, est-ce que quelqu’un y a caché un trésors qui y sera redécouvert bien plus tard), on à l’inverse, faire une scène continue dans une lieu confiné.

    Unité de temps, on joue une série de scènes qui se sont produites simultanément, mais à plein d’endroit différents. Très intéressant lorsqu’on veut voir l’impact d’un phénomène global… (une élection, un attentat, une catastrophe naturelle)

    Unité d’action, on avait pensé à rejouer la même scène parfois, avec plein d’acteurs, mais un seul à la fois. Une fois que tout le monde est passé, on rejoue la scène en entier, avec tout le monde.

    Passé cette digression, et pour vous répondre sur l’unité de lieu, je suis TELLEMENT fan de ce court métrage par le réalisateur de cube :
    http://www.youtube.com/watch?v=EsjPD4wDmeY
    http://www.youtube.com/watch?v=hzCPj2mZJJo

    Et encore dans les idées, vu qu’on est la génération TV, on avait pensé mettre un dessinateur avec une tablette graphique, et un projecteur, et le mec dessine un décor pendant l’impro.

    (CC BY-SA) 😉

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