Se poser les bonnes questions

L’improvisation devient beaucoup plus facile lorsqu’on apprend à se poser les bonnes questions !

Lancez un débutant sur scène, et il se dira : je dois être drôle, je dois trouver une bonne idée, je dois être intéressant. C’est en général à ce moment là que votre esprit devient complètement blanc. Une prison d’angoisse s’abat sur vous et vous étrangle jusqu’à ce que l’arbitre, le maître de cérémonie ou la personne qui mène l’atelier vienne mettre fin à vos souffrances par un “… et fin de l’impro !”

Il faudra commencer par apprendre à ce débutant à ne plus craindre l’échec. Comme pour les arts martiaux où on commence par apprendre à tomber, il est nécessaire d’apprendre à ne plus avoir peur de l’échec, et le célébrer.

Ensuite, il faut apprendre à se poser les bonnes questions.

Trouver une bonne idée, raconter une bonne histoire, faire en sorte que quelque chose se passe sont des question très difficiles à résoudre. Mais ce ne sont pas les questions.

Être plus intéressant : Keith Johnstone a un exercice où il demande à ses élèves de rendre ce qu’il font plus intéressant. Évidemment, c’est difficile comme ça. Mais il suffit de se rendre compte que la bonne question à se poser est : comment faire pour m’empêcher de compléter mon action. Si je vous demande de rendre plus intéressant le fait de faire vos lacets, vous aurez probablement peu d’idées. Si je vous demande de trouver des choses vous empêchant de faire vos lacets, vous en trouverez sans doute plein :

  • ils ont fait un noeud impossible à défaire
  • l’un des deux bout est trop long
  • votre collègue vous file une tape derrière la tête dès que vous vous penchez
  • vous ne pouvez pas vous baisser parce que votre jambe est dans le plâtre
  • un troisième brin apparaît d’on ne sait où
  • vous ne trouvez pas le bout du lacet

Toutes ces suggestions sont faciles à trouver et évoquent sans doute les films muets où des gens peuvent tenir des heures sur une simple action. Il est nécessaire de rafiner un peu ensuite, en montrant comment vous êtes affectés par ce qui se passe en changeant d’émotion, en explicant au public ce qui se passe et pourquoi vous devez le faire, en vous faisant aider, etc…

De la même façon, pour avancer, il faut interrompre l’action en cours. Les improvisateurs ont cet instinct : vous ne verrez JAMAIS un improvisateur rentrer dans une boulangerie acheter une baguette pour 1€, payer et repartir avec sa baguette. Je suis prêt à parier une forte somme que cette scène ne s’est jamais produite sur une scène. En général, le boulanger demande un prix exhorbitant, le client négocie (en impro, tout est toujours “trop cher”), la baguette n’est plus disponible, etc… Il y a deux raisons à ça : les improvisateurs ont peur d’improviser, et s’ils achètent une baguette et sortent du magasin, il faut alors qu’ils inventent ce qui va se passer après qu’ils aient acheté une baguette… L’autre raison est que les improvisateurs sentent bien qu’il y a un problème lorsqu’on complète une action (acheter une baguette de pain, manger un repas, etc.). Les histoires sont pleines d’actions interrompues : le petit chaperon rouge allait voir sa grand mère QUAND SOUDAIN le loup apparut. Tout le monde sent bien qu’il y a un problème si le petit chaperon rouge apporte son panier à sa grand mère et rentre chez elle tranquillement. Dans un film d’horreur, si le héro va chercher une corde dans la cave, on SAIT qu’il ne peut pas revenir sans qu’il se soit passé quelque chose (même si parfois, les films d’horreurs jouent sur ce besoin d’une action interrompue pour nous garder en tension et complètent des actions juste pour nous tenir en haleine).

C’est la même idée que la précédente, mais plutôt que de trouver des moyens de ne pas compléter votre action (ce qui permet de l’étendre, mais ne fait pas avancer l’histoire), trouvez une façon d’être interrompu dans votre action. Un improvisateur débutant se dirait : comment faire pour qu’il se passe quelque chose ? Difficile d’y répondre. Comment être interrompu dans ce que je fais ? Beaucoup plus facile !
J’étais en train de taper un mail quand soudain…

  • un pop up s’est ouvert disant que j’avais gagné un voyage en australie
  • une fenêtre de chat s’est ouverte avec un message “je tiens votre chien…”
  • j’ai senti une présence derrière moi
  • on a sonné à la porte, c’était le livreur avec un coli
  • le téléphone a sonné, c’était mon père qui me souhaitait joyeux anniversaire… il est mort il y a 5 ans…

De la même façon, on est parfois dans une scène, et on sent qu’elle a besoin de décoller : on a établis une plateforme, on sait qui est qui, qui fait quoi, où on est, etc. Plutôt que de se demander : qu’est-ce qui pourrait se passer maintenant ? On peut utiliser un tilt, et se demander : qu’est-ce qui pourrait perturber notre relation (pas forcément un conflit, juste briser l’équilibre).

Prenons une scène qu’on voit souvent en impro, et qui est rarement intéressante : un père et son fils vont à la pèche. Si on essaye de faire arriver quelque chose, il y aura surement des poissons géants, des tueurs en série fou, un monstre du lac… Mais si vous vous demandez simplement : comment changer la relation entre le père et son fils (22 ans ?), ça devient plus facile de trouver :

  • le père dit à son fils “il faut que je te dise, je ne suis pas ton père…”
  • le fils dit à son père “je suis militant écologiste” et sort une pancarte contre la pèche. D’autres militants sortent des bois avec des pancartes aussi ?
  • le père dit “tu vas avoir 23 ans, il faut que je te parle de la malédiction de la famille” (classique de Keith)
  • le fils se met à attraper plein de poissons alors que son père est bredouille

L’important est de trouver quelque chose qui va provoquer une réaction, un changement de l’habitude.

Pour terminer une histoire, plutôt que de se demander comment trouver une bonne fin, il suffit de ramener un élément du début de l’impro.

Imaginons une impro où un type rentre chez lui, achète une baguette, puis se fait renverser par une voiture. Il arrive au paradis et tombe alors dans un tribunal où dieu affronte satan pour le salut de son âme. Dieu remporte la partie, et l’amène au paradis. Pour trouver une fin satisfaisante qui indique au public “c’est fini”, plutôt que de trouver un bon mot, il suffit de regarder ce qui se passait au début. On peut alors avoir plein d’idées :

  • Dieu dit “merci, j’avais besoin de pain” et lui chipe la baguette qu’il porte déjà sous le bras
  • Dieu dit “voilà, vous êtes chez vous”, et le type se retrouve chez lui dans son appartement, pas très sur de ce qui lui est arrivé…
  • Vous partagerez votre chambre avec ce type : il reconnaît alors le type qui conduisait la voiture (acceptable comme fin, mais peut relancer aussi l’histoire)

Globalement, chercher une bonne idée originale ne fonctionne pas souvent, et tarit la fontaine de notre créativité… Plutôt que de chercher quelque chose d’original, chercher quelque chose d’évident et plutôt que de chercher une bonne idée, chercher une idée moyenne spontannée…

Réflexions

2 comments


  1. Une autre méthode est de se dire que TOUT est capital. Que si on raconte cette histoire, c’est bien parce que c’est le moment le plus important de la vie des personnages, et pas du banal quotidien (en exagérant un poil).

    Donc la baguette de pain achetée devient un noeud dramatique, celui qui l’a achetée ne l’a pas fait par hasard : c’est la dernière baguette disponible, en pleine occupation pendant la seconde guerre mondiale, ou alors plus interne au héros : l’odeur du pain lui rappelle soudainement un souvenir malheureux, la boulangère était sa pire ennemie à l’école, etc.

    • Ouardane

      C’est la méthode de Kenn Adams sur l’augmentation de l’enjeu de la scène.

      On augmente les enjeux de deux façon : soit on augmente le danger que le héros a de perdre ce qu’il a.
      Ex : une femme marche dans la fôret.
      Une femme marche dans la fôret, on entend des loups.

      Soit on augmente ce que le héros a à perdre.
      Ex: une femme marche dans la fôret, on entend des loups.
      Elle porte un bébé dans ses bras.

      Cependant, je trouve que cette méthode a tendance à casser un peu l’esprit des scènes, parce qu’on change beaucoup le contenu de départ. C’est très bien de le faire naturellement au début… Mais je trouve que ça donne lieu à des scènes un peu bizarres parfois :
      Madame ! Il faut absolument que vous me vendiez cette baguette de pain sinon un assassin va tuer mon fils ! Cette baguette est la préférée du kidnappeur !
      Hein ?

      Celà dit, de temps en temps, je l’utilise comme exercice : je demande à un joueur de dire au milieu de la scène, comme un tilt “mais les enjeux sont tellement énorme” et ensuite d’expliquer pourquoi c’est si important.

      Mais finalement, on a deux choix : soit on change la situation pour affecter les personnages (augmenter les enjeux) pour au final changer le personnage, soit on change fortement le personnage même en réaction à une situation banale…

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